24.08.2011
Dissidence alternative
Libre recension du Manifeste pour un christianisme engagé de Thibaut Dary
(Forum Salvator, 2007)
Quelle influence pour les disciples du Christ dans des sociétés occidentales déjà profondément sécularisées ?
C’est la question que ce petit livre (158 p.) s’efforce d’éclaircir. Le nihilisme contemporain exige des Chrétiens une réponse à la hauteur des processus de déshumanisation que nos sociétés subissent : de l’avortement de masse à l’exploitation des immigrés clandestins, en passant par le saccage des écosystèmes, l’anti-culture de mort n’épargne personne. Se parant de bonnes intentions (trier les embryons et tuer les vieillards, mais toujours pour leur bien), elle se diffuse d’autant plus profondément qu’elle rend tout un chacun à la fois complice et victime. Face au cynisme libéral-libertaire du « capitalisme tardif », mélange de relativisme et de mercantilisme déplaçant à sa guise les frontières du bien et du mal, quelle(s) alternative(s) ?
Thibaut Dary appelle les chrétiens à porter dans un monde parfois hostile, souvent indifférent, une parole chrétienne plus haute et plus ferme : « restaurer la visibilité chrétienne » (p. 23) est par conséquent la priorité de ceux qui veulent rendre audible la voix de l’Evangile. La « pastorale de l’enfouissement », loin d’imprégner en profondeur le corps social, a dissout la différence chrétienne dans les sables mouvants de l'époque. Mais le poisson meurt de trop s'enfoncer dans la vase. Renonçant à êtres signes de contradiction, nous avons cédé à la facilité de l’acquiescement.
Renonçant à être lumière du monde, nous avons prétendu n’être qu’un néon quelconque. Renonçant à être sel de la terre, nous nous sommes contentés de saupoudrer la nausée nihiliste de sucre humanitariste. Vae victis ! L’expérience historique et quotidienne nous prouve qu’au terme du processus de subversion des repères anthropologiques judéo-chrétiens, il n’y a guère que désespérance et suicide. « Au beau milieu d’un Verdun collectif dans lequel une grande partie de ceux qui vivent au-delà de son espace vital sont plutôt à l’état de gazés », le chrétien ne peut plus se taire, se satisfaire de quelques gestes qui soulagent sa conscience, mais « rendre au monde ce service d’y porter la Bonne Nouvelle, qui en plus de lui apporter la vie éternelle, est déjà un bienfait social en réponse à ses profondes blessures » (p. 57). S’engager à la fois dans une opposition radicale et dans une proposition constructive. Contre la ruine progressive mais systématique de la lex naturae, dans tous les aspects de la vie humaine : philosophique, moral, social, économique, écologique. Pour une civilisation de l’amour fondée sur des principes non-négociables, où le respect de la dignité de la personne prime sur tous les intérêts égoïstes.
Mais pour que l’alternative chrétienne puisse exister comme force effective de progrès social, il faut qu’elle soit plus forte et plus claire, et donc que ses initiateurs soient unis. Former « une société en marche dans une société en panne », un mouvement libérateur face à l’aporie relativiste, exige d’abord « le rassemblement pour faire face à la dispersion, qui contient en germe la disparition » (p. 117). Non pas sous forme d’un « plan programmé », mais d’un « comportement spontané » prenant la forme d’une « résistance », d’un « contre-modèle » dynamique.
Notre vocation profonde – levain dans la pâte – exige l’expression claire d’une différence, et peut-être de plus en plus, d’une dissidence – pourvu qu’elle soit crédible, fondée sur le souci du bien commun (cf. P. Darantière, Pour une action politique catholique, Editions de Paris, 2006). « Dissidence intérieure » (Philippe Maxence) avec le modèle de la société marchande, productiviste et consumériste. Dissidence joyeuse qui, à travers une orthopraxie radicale, conduit à rompre progressivement avec les diktats modernes et à « restaurer peu à peu une pratique plus évangélique de l’existence » (p. 91). Il nous faut « vivre un catholicisme disruptif » qui « cesse de penser et d’agir selon les canons et les codes habituels, et en l’espèce, selon ceux d’un monde déchristianisé ou en voie de déchristianisation ».
Promouvoir une « société chrétienne dans la société païenne », c’est en somme former une « société de contraste », capable de trancher avec la dépression ambiante par son rayonnement provocateur. « Nous ne pouvons plus être à la traîne du monde [...] : nous devons le précéder en définissant les solutions d’avenir et être les moteurs du progrès, quitte à commencer tout modestement » (p. 89). Les communautés chrétiennes doivent chercher à vivre l’idéal d’une cohésion ouverte, c’est-à-dire demeurer suffisamment accueillantes pour ne jamais tomber dans la ghettoïsation, tout en assumant suffisamment leur identité pour pouvoir justement, sans risque de désintégration, recevoir l’altérité. Benoît XVI invite ainsi les jeunes à « avoir le courage de créer des îlots, des oasis, puis de grands terrains de culture catholique, dans lesquels on puisse vivre le dessein du Créateur », en préférant aux tentations modernes « un style de vie sobre et solidaire, des relations d’affection sincère et pure, un engagement honnête dans l’étude et le travail, l’intérêt profond pour le bien commun » (p. 128). Nous devons ainsi nous réunir pour mieux servir. Construire, non pas « une planque », « un univers aseptisé, sécurisé, où vivre tranquillement hors du monde », mais « une retraite, protectrice et temporaire, pour nous permettre une présence plus féconde dans le monde », puisqu’« il s’agit moins de se protéger que de se fortifier » afin de chercher à bâtir « des structures sociales plus saines qui pourront accueillir tous les hommes » (p. 129).
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